“[...] “La courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée” n’appartient à personne, pas même à celui qui la formule. Pour le poète, le monde, le sang et la pensée ne font qu’un. Etre dans la pensée, c’est saigner dans le monde. Pour Breton qui a merveilleusement souligné que Lautréamont et Rimbaud “se sont montrés l’un et l’autre d’implacables théoriciens” la poésie doit non seulement être faite par tous, mais partout, en toutes circonstances, et sans jamais aucune exeption. Si la poèsie s’arrêtait quelque part, s’il y avait une frontière à partir de laquelle on cesserait de vivre la poèsie, le poète cesserait du même coup d’exister, et le suicide serait vraiement l’unique solution. Tant que la pensée est là, tant qu’elle peut se lancer dans une possibilité dont la fin ne sera jamais déterminée à l’avance, tant que l’écriture automatique peut se faire entendre, fût-ce dans un étrange article de journal, fût-ce dans une conversation chuchotée à l’aube avec une femme, fût-ce sur le revers blanc d’un paquet de cigarettes, fût-ce même en prison, tant que la chance est là, béante, tant que l’infortune et la fortune sont en balance, la poèsie reste la seule énergie qui puisse permettre à l’homme de ne pas considérer l’abscence d’amour comme un mal intolérable. Dans les circonstances les plus angoissantes, les plus avilissantes qu’un poète peut traverser, il y a le hasard, il y a la chance, il y a cet entrecroisement formidable de la nécessité naturelle et de la nécessité individuelle, et c’est précisément au lieu de cette intersection, lieu mental, lieu physique, que se poste le combattant de la Commune de l’esprit dont je parle. [...] “
(Préface de Clair de Terre d’André Breton)
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“Pendant trente mois, j’ai vécu entre deux langues, comme dans un vide linguistique intersidéral. Les choses, les gens qui m’entouraient, les objets, les fleurs, les arbres m’apparaissaient pour la première fois dans leur illisible vérité, dépouillés de toute espèce d’étiquetage verbal. L’état mental ainsi provoqué n’exigeait même plus d’expression écrite. Le silence, le rire sont devenus ma seule boussole.”
(Eros déraciné)
Alain Jouffroy