Les passions sont si fragiles. Ô douleur ! Les corps s’abstiennent. Ici né le vice… Fuir le lyrisme. (note du 6 janvier 2007)
Regardons encore un instant Jaromil assis devant un demi de bière en face du fils du concierge; derrière lui, s’étend au loin le monde clos de son enfance, et devant lui, incarné par son ancien camarade de classe, le monde des actes, un monde étranger qu’il redoute et auquel il aspire désespéremment.
Ce tableau exprime la situation fondamentale de l’immaturité; le lyrisme est une tentative de faire face à cette situation : l’homme expulsé de l’enclos protecteur de l’enfance désire entrer dans le monde, mais en même temps, parcequ’il en a peur, il façonne à partir de ses propres vers un monde artificiel et de remplacement. Il fait tourner ses poèmes comme des planètes autour du soleil; il devient le centre de petit univers où rien n’est étranger, où il se sent chez soi comme l’enfant à l’intérieur de la mère, car ici tout est façonné dans la seule substance de son âme. Ici, il peut ensuite accomplir tout ce qui est difficile dehors; ici il peut, comme l’étudiant Wolker, marcher avec la foule des prolétaires pour faire la révolution, et, comme le puceau Rimbaud, fouetter ses petites amoureuses, parce que cette foule et ces amoureuses ne sont pas façonnées dans la substance hostile d’un monde étranger mais dans la substance de ses propres rêves, ils sont donc lui-même et ne rompent pas l’unite de l’univers qu’il s’est pour lui-même construit.
Vous connaissez peut-être le beau poème de Jiri Orten sur l’enfant qui était heureux à l’intérieur du corps maternel et qui ressent sa naissance comme une mort atroce, une mort pleine de lumière et de visages effrayants, et qui veut retourner en arrière, en arrière au-dedans de sa mère, en arrière dans le très doux parfum.
Le jeune homme immature porte en lui pendant longtemps une nostalgie de la sécurité et de l’unité de cet univers qu’il emplissait à lui seul tout entier à l’intérieur de sa mère, et il éprouve de l’angoisse (ou de la colère) face au monde adulte de la relativité où il est englouti comme une goutellette dans un océan d’altérité. C’est pourquoi les jeunes gens sont des monistes passionés, des messagers de l’absolu; c’est pourquoi le poète trame l’univers privé de ses poèmes; c’est pourquoi le jeune révolutionnaire revendique un monde radicalement nouveau forgé d’une seule idée; c’est pourquoi ils n’admettent pas le compromis, ni en amour ni en politique; l’étudiant révolté clame à travers l’histoire son tout ou rien, et Victor Hugo, à l’âge de vingt ans, se met en fureur ren voyant Adèle Foucher, sa fiancée, relever sa jupe sur un trottoir boueux, découvrant sa cheville. Il me semble que la pudeur est plus précieuse qu’une robe, lui reproche-t-il ensuite dans une lettre sévère, et il menace : Prends garde à ce que je te dis ici, si tu ne veux m’exposer à donner un soufflet au premier insolent qui osera se tourner vers toi !
Le monde des adultes, en entendant cette menace pathétique, éclate de rire. Le poète est blessé par la trahison de la cheville de l’amante et par le rire de la foule, et le drame de la poèsie et du monde commence.
Milan Kundera - “La vie est ailleurs”