Colloque International de Philosophie
« Penser après Nietzsche »
Hammamet (Tunisie) les 24, 25 et 26 mars 2000
La métaphore à l’origine du langage et de la pensée
L’intérêt de Nietzsche pour les processus symboliques est présent dès ses premiers travaux : en particulier dans l’œuvre fondamentale de La naissance de la tragédie(9) (les textes datent de 1870 à 1872), ainsi que dans les écrits de 1872 à 1875 que j’ai traduits et édités sous le titre Le livre du philosophe(10) . Notons aussi que ses dissertations de jeunesse en témoignent également(11) et que ce souci se retrouve même dans la période positiviste du grand œuvre publié sous le titre Humain, trop humain(12), donc dans les années 1876-80. Il en va de même bien au-delà, puisque, en 1886, dans l’ «Essai d’une critique de soi-même »(13), Nietzsche affirme explicitement que le « terrain de l’art » est celui sur lequel doit se poser le problème de la science. Mais que veut-il dire exactement ?
Nietzsche interprète les processus symboliques de toute pensée comme appartenant à la fiction (Fiktion ou Erdichtung) comprise comme l’activité d’art qui caractérise la pensée en tant que ses créations sont à la fois du domaine de l’art et de la nature, et qu’elles concernent plusieurs générations humaines ; la nature elle-même est saisie par Nietzsche sur le terrain de l’art (14). Ainsi, Nietzsche évoque la « fiction complète » (vollständige Fiktion) que représente pour lui la pensée logique, ou encore « notre fiction » de ce que sont en fait les choses, ou enfin la fiction « nécessaire » constituée par les concepts de ‘sujet’, de ‘substance’ et de ‘raison’.
Nietzsche affirme cependant que sans la fiction - ce qui veut dire en fait sans la pensée - , et surtout sans reconnaître une valeur aux fictions logiques, l’être humain ne saurait vivre. Il n’en demeure pas moins que pour Nietzsche certaines fictions sont vides : par exemple celle de l’ « être » ; d’autres sont inutilisables hors de tout contexte : ce sont l’‘esprit’, la ‘raison’, la ‘pensée’, la ‘conscience’, l’ ‘âme’, la ‘volonté’, la ‘vérité’ ; enfin d’autres sont régulatrices comme la fiction de l’inconditionné (das Unbedingte de Kant). Et, quand il traite de l’interprétation, Nietzsche la voit également dépendre de fictions psychologiques.
Pour Nietzsche, le présupposé du grand art est l’intelligence du monde à travers les symboles : c’est de ce point de vue heuristique qu’il envisage l’art, aussi invite-t-il à considérer l’art non pas, écrit-il, en tant qu’effet paralysé, mais en tant que cause prodigieuse et remède de la connaissance.
Sous toutes les métaphores nietzschéennes, il faut comprendre que les processus symboliques sont assimilables aux procédés de l’art ; or, Nietzsche souligne que ces processus sont à l’origine de l’intelligence de tout ce qui nous entoure. C’est pourquoi le procès originaire de toute apparence est selon Nietzsche essentiellement artistique. Et, puisque toute forme d’art comporte un degré de rhétorique, quand on envisage l’art, la rhétorique n’est pas loin. Or, les figures de rhétorique sont l’essence du langage (15).
En effet, la rhétorique est tout entière présente à la fois dans le discours et dans son objet. Nietzsche a remarqué très tôt le lien étroit existant entre la pensée et le langage ; il écrit dans le brouillon d’un cours sur l’origine du langage : « toute pensée consciente n’a été possible qu’à l’aide du langage ». Langage et pensée n’ont d’autre origine pour Nietzsche que rhétorique. Le langage véhicule la copie d’une impression ou d‘une émotion en lui ménageant sa réception. Pas plus que la rhétorique, le langage n‘octroie la vérité des choses, mais il est un moyen prodigieux d’expression et de communication entre les hommes.
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