CHANCE Inouïe

CHANCE Inouïe

CANTIQUE DU SAGE
Nous sommes l’essence de l’oubli
Perles antropomorphiques du chagrin
Nous sommes le mirage d’un rêve désuni
Myriade d’ailes affamées et sans entrain
Courage qui dans la forme n’est que faiblesse
Ivre d’exteriorité réconciliatrice du moi
Soyons lâche et en liesse !
Lucide festin des rois !
“Lorsque la sexualité disparaît , c’est le corps de l’autre qui apparaît, dans sa présence vaguement hostile; ce sont les bruits, les mouvements, les odeurs ; et la présence même de ce corps qu’on ne peut plus toucher, ni sanctifier par le contact, devient peu à peu une gêne ; tout cela, malheureusement, est connu. La disparition de la tendresse suit toujours de près celle de l’érotisme. Il n’y a pas de relation épurée, d’union supérieure des âmes, ni quoi que ce soit qui puisse y ressembler, ou même l’évoquer sur un mode allusif. Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. En résumé, j’étais dans un beau merdier.”
M. Houellebecq
“Une blonde s’adapte inconsciemment à ses cheveux. Surtout si cette blonde est une brune qui se fait teindre en jaune. Elle veut être fidèle à sa couleur et se comporte comme un être fragile, une poupée frivole, une créature exclusivement préoccupée de son apparence, et cette créature exige de la tendresse et des services, de la galanterie et une pension alimentaire, elle est incapable de rien faire par elle-même, elle est toute délicatesse au-dehors et au-dedans toute grossièreté. Si les cheveux noirs devenaient une mode universelle, on vivrait nettement mieux en ce monde. Ce serait la réforme sociale la plus utile que l’on ait jamais accomplie.”
M. Kundera
Le problème avec l’écriture, c’est que l’on doit parfois lire des tas de trucs, souvent inintéressants, pour donner assez de sens et d’intérêt à celle-ci; ce qu’elle exige. En somme de la consistance. On se dit que le “vague” ne doit pas avoir sa place. Et à force de travailler un sujet, un espace, un thème, une idée, l’on finit par se séparer du lecteur et même oublier que les variations, chères à Kundera, sont le plus important. On se dit que l’on baigne dans notre petit bassin boueux, plus rien ne nous surprends nous même. C’est alors que l’on est à même de se dire : “Mince alors ! Si je ne me surprends pas moi-même, comment le pauvre lecteur pourra-t-il l’être ? Lui, qui n’a rien demander. A ce compte là mieux vaut laisser tomber.”
L’écriture doit être justifiée, oui. Cela est sûre. Et comme Karl Kraus, que j’ai découvert récemment dans un film, le dit : ”Pourquoi certains écrivent-t-ils ? Car ils n’ont pas assez de caractère pour ne pas le faire.” Il faut se retenir d’écrire si il existe une chance, une alternative, même infime, de ne pas le faire. La misère de l’écrivain face à sa feuille ne peut s’éterniser, hélas(?). Le courage d’écrire, car il s’agit bien de courage, peut, au final, et après un long travail d’expiration, justifier l’acte en lui-même. La littérature ne peut indéfiniment laisser place à de tels raisonnements. Il faut être capable de “cartographier” comme dit Gilles Deleuze. Il s’agit parfois de se mettre à nu. Jouer sa propre tragédie, c’est vrai. L’ignorant écrit. Spectateur de sa propre ignorance, j’oserais dire, l’écrivain avance tout de même. C’est cette “légéreté” que j’ai découvert chez John Fante. Cette capacité à tout déballer, puis aussitôt regretter et se fustiger jusqu’à ce que le lecteur entre en communion avec l’existence si misérable de cet Arturo Bandini, jusqu’à avaler ligne après ligne, avec un rire sournois, les pages. Cette opposition inépuisable, terreau de l’imagination de Fante. Je ne comprenais pas bien quand Bukowski disait en parlant de Fante : “And here, at last, was a man who was not afraid of emotion.” C’est alors que tout est devenu limpide quand j’ai eu, moi aussi, envie de crier : ”Regardez-moi ! Je suis Arturo Bandini ! Le célèbre écrivain !”.
Je sortais de “Demande à la poussière” et je me dirigeais tout droit dans une librairie pour trouver un autre Fante. Avec l’idée de m’acheter “Rêve de Bunker Hill” ou encore “Plein De Vie”. Mais ce fut son premier roman, publication posthume, “La Route de Los Angeles” que je trouva, seul, sur le présentoir. Bien que la couverture verte fluo où était aposé le visage d’une nana portant des lunettes avec marqué en gros “HOLLYWOOD” ne m’enchanta guère, je l’acheta, tout en pensant à mon séjour là-bas; “la ville des Anges” ou presque. Sans regrèts. A vous.
[...] Une fois arrivé à l’usine, je me suis mêlé aux autres. Ils se déplaçaient en foule dense devant une estrade verte. Des visages aux traits tirés, des visages froids. Et puis un homme est arrivé. Pas de travail aujourd’hui, les gars. Il y avait seulement un boulot ou deux, si on savait peindre, si on connaissait les transmissions, si on avait de l’expérience, si on avait déjà travaillé à l’usine de Détroit.
En tout cas, il n’y avait pas de travail pour Arturo Bandini. Je l’ai compris tout de suite, de façon à ne pas leur donner le plaisir de me refuser. J’étais amusé. Ce spectacle, tous ces hommes regroupés devant une estrade, ça m’a amusé. Je suis ici pour une raison bien spéciale, monsieur : une mission de confiance pour ainsi dire, j’enquête en vue d’un rapport. Le Président des Etats-Unis d’Amerique m’a envoyé. Franklin Delano Roosevelt m’a envoyé ici. Frank et moi - on est comme cul et chemise ! Dis-moi comment çà se passe sur la Côte Pacifique, Arturo; envoie-moi des faits et des chiffres de première main; fais-moi savoir, avec tes mots, ce que pensent les masses là-bas.
J’étais donc spectateur. La vie est une scène de théâtre. Le drame se joue ici, mon vieux Franklin, mon vieux pote, ma vieille branche; voici le sombre drame qui se trame dans le coeur des hommes. Je vais avertir immédiatement la Maison-Blanche. Un télégramme codé pour Frankiln. Frank, agitation sur la Côte Pacifique. Conseille envoyer vingt mille hommes armés. Population terrorisée. Situation critique. Usine Ford en ruine. Prends personnellement la situation en main. Ici ma parole fait loi. Ton vieux copain, Arturo.
Il y avait un type appuyé contre le mu. Son nez dégoulinait jusqu’au bout de son menton, mais il semblait ravi sans même s’en apercevoir. J’ai trouvé çà amusant. Très amusant, ce vieux. Penser à noter çà pour Franklin; il adore les anecdotes. Cher Frank tu serais mort de rire si tu avais vu ce vieux ! Comme Franklin rigole et glousse en répétant çà au membre de son cabinet. Dites, les gars, vous connaissez la dernière de mon pote Arturo, sur la Côte Pacifique ? Je me baladais de-ci de-là authentique étudiant de l’humanité, philosophe, je passais devant le vieux au nez en capitolade. Le philosophe de passage en Occident contemple les activités humaines.
Le vieux souriait à sa manière, je souriais à la mienne. Je le regardais et il me regardait. Sourire. Il ne savait évidemment pas qui j’étais. Il me confondait sans doute avec le reste du troupeau. Très amusant, tout çà, formidable de voyager incognito. Deux philosophes échangeant rêveusement un sourire en contemplant le sort de l’homme. Il était sincèrement amusé, son vieux nez coulait, ses yeux bleus scintillaient d’un rire paisible. Il portait une salopette bleue qui couvrait complètement son corps. Autour de sa taille, j’ai perçu une ceinture dénuée de la moindre utilité apparente, accessoire inutile, une ceinture qui ne soutenait rien, pas même son ventre, car il était maigre. Peut-être une sorte de clin d’oeil, une plaisanterie destinée à le faire rire quand il s’habillait le matin.
Un sourire plus large encore a rayonné sur son visage; il m’invitait à le rejoindre pour lui faire part de mes pensées si je le désirais. Lui et moi, nous étions des âmes soeurs, sans nul doute il perçait à jour mon déguisement, reconnaissant un esprit profond et puissant, un individu qui sortait du troupeau.
”Pas grand chose, aujourd’hui”, jai dit. “La situation me paraît chaque jour plus critique.”
Ravi il opina du chef; son vieux nez coulait superbement. Un Platon enrhumé. Un très vieil homme âgé de quatre-vingts ans peut-être, avec un dentier, une peau semblable à un vieux godillot, une absurde ceinture et un sourire de philosophe. La masse sombre des hommes s’écoulait autour de nous.
“Des moutons ! j’ai dit. ” Hélas, ce sont des moutons ! Victimes de la pudibonderie et du système américain, vils esclaves des bandits capitalistes. Des esclaves, je vous dis ! Je n’accepterais pas le moindre boulot dans cette usine, même si on me l’offrait sur un plateau ! Travailler pour ce système et perdre son âme ? Non merci. A quoi bon gagner le monde entier si l’on doit, du même coup, y perdre son âme ?”
Il acquiesçait, souriait, opiniait, réclamait la suite. Je me suis échauffé. Mon sujet préféré. Les conditions de travail à l’époque de la machine, le pain bénit d’une oeuvre future.
”Des moutons, je vous dis ! Un vrai troupeau de mouton bêlants !”
Ses yeux se sont illuminés. Il a sorti une pipe, qu’il a allumé. Sa pipe empestait. Quand il l’a retirée de sa bouche, la morve de son nez est restée collée dessus. Il l’a essuyé avec son pouce, puis a frotté son pouce contre sa jambe. Il n’a pas pris la peine de s’essuyer le nez. On ne perd pas son temps à çà quand Bandini parle.
”Cela m’amuse” j’ai repris. “Ce spectacle a pour moi une valeur inestimable. Des moutons qui se font tondre l’âme. Un spectacle rabelaisien. Je ne peux que rire.” Et j’ai ri jusqu’à plus soif. Lui aussi riait en se frappant les cuisses, poussant des cris suraigus au point que ses yeux se sont emplis de larmes. C’était un homme selon mon coeur, un homme universel et sans aucun doute cultivé malgré sa salopette et son absurde ceinture. De sa poche, il a sorti un calepin et un crayon, puis il a écrit sur le calepin. Maintenant j’en étais certain : lui aussi était écrivain, bien sûr ! J’avais percé à jour son secret. Quand il a eu fini d’écrire, il m’a tendu le calepin.
J’ai lu : S’il vous plaît, écrivez ici. Je suis sourd comme un pot.
Non, il n’y avait pas de travail pour Arturo Bandini. Je suis parti le coeur léger, content de ne pas bosser. Je suis rentré à pied, en regrettant de ne pas avoir un avion, un million de dollars, et que les coquillages de l’océan ne soient pas des diamants. Je vais aller au parc. Je ne suis pas encore un mouton. Lis Nietzsche. Sois un surhomme. Ainsi parlais Zarathoustra. Oh ce Nietzsche ! Ne sois pas un mouton, Bandini. Conserve la sainteté de ton esprit. Va dans le parc et lis le maître sous les eucalyptus.
-
John Fante
LE PRISONNIER N’A PAS DE CELLULE
Soubresauts continuels des mirages évolués
Renforts éphémères des délices innatendus
Bercez mon âme toute entière aux confins de l’inutilité
L’usage veut que la prison ne se referme qu’après le souffle libérateur
Que faire ? Demande la poussière de ce songe léger…
Jadis est aujourd’hui et aujourd’hui jadis
La farce de la bonne méfiance s’éternisera
Recommencera-t-elle ?
Divine Puérilité