“Le lendemain matin, lorsque je descendis pour le thé, ma mère me gronda - moins fort, pourtant, que je ne m’y attendais - et me demanda de lui dire comment j’avais passé la soirée de la veille. Je lui répondis brièvement, en ommettant de nombreux détails, m’efforçant de donner à l’ensemble un caractère tout a fait anodin.
“Tu as beau dire, ce ne sont pas des gens comme il faut, conclut ma mère… Et tu ferais mieux de préparer les examens que d’aller chez eux…”
Comme je savais que tout l’intérêt que maman portait à mes études se bornerait à cette phrase, je ne crus pas utile de répondre. Mon père, lui, me prit par le bras, sitôt après le thé, m’entraîna au jardin et me demanda de lui faire un récit détaillé de tout ce que j’avais vu chez les Zassekine.
Quelle étrange inffluence il exerçait sur moi, et comme nos relations étaient bizarres ! Mon père ne s’occupait pratiquement pas de mon éducation, ne m’offensait jamais et respectait ma liberté. Il était même “courtois” avec moi, si l’on peut dire… mais se tenait ostensiblement à l’écart. Je l’aimais, je l’admirais, faisais de lui mon idéal et me serais passionnément attaché à lui s’il ne m’avait repoussé tout le temps. Mais, quand il le voulait, il était capable de m’inspirer une confiance sans bornes, d’un seul mot, d’un geste: mon âme s’ouvrait à lui, comme à un ami plein de bon sens et à un précepteur indulgent… Et puis, subitement, sa main me repoussait sans brusquerie, certes, mais, tout de même, elle me repoussait…”
Ivan Tourgueniev - “Premier Amour”

Photo : Serguey Merkulov - “Moscow”, Kievskaya - 2006