“Aussi longtemps que tu vivras et que tu auras un souffle en toi, ne te livre à personne.”
Rudyard Kipling

“Les amants” - Magritte
[...]
- Lil, dit Wolf. Je t’aime tant. Pourquoi est-ce que çà ne me rend pas aussi heureux que le Sénateur ?
- C’est que je suis trop petite, dit Lil en se serrant contre lui. Ou alors, tu vois mal les choses. Tu les prends pour d’autres.
Ils quittèrent la cuisine et allèrent s’asseoir sur un grand divan.
- J’ai presque tout essayé, dit Wolf, et il n’y a rien que j’aie envie de refaire.
- Pas même m’embrasser ? dit Lil
-Si, dit Wolf en le faisant.
- Et ta vieille machine horrible ? dit Lil
- Ca me fait peur, murmura Wolf. La façon dont on repense aux choses là-dedans…
Il eut une crispation de déplaisir dans la région du cou.
- C’est fait pour oublier, mais d’abord on repense à tout continua-t-il. Sans rien omettre. Avec encore plus de détails. Et sans éprouver ce qu’on éprouvait.
- C’est si ennuyeux ? dit Lil.
- C’est tuant, de traîner avec soi ce qu’on a été avant, dit Wolf.
- Tu ne veux pas m’emmener, moi ? dit Lil en le câlinant.
- Tu es jolie, dit Wolf. Tu es gentille. Je t’aime. Et je suis déçu.
- Tu es déçu ? répéta Lil.
- C’est pas possible que çà ne soit que çà, dit Wolf avec un geste vague, le plouk, la machine, les amoureuses, le travail, la musique, la vie, les autres gens…
- Et moi ? dit Lil.
-Oui, dit Wolf. Il y aurait bien toi, mais on ne peut pas être dans la peau d’un autre. Ca fait deux. Tu es complète. Toi entière, c’est trop; et tout vaut d’être gardé, alors il faut bien que tu sois différente.
- Mets-toi dans ma peau avec moi, dit Lil. Moi je serai heureuse, rien que nous deux.
- C’est pas possible , dit Wolf. On en peut pas se mettre dans la peau d’un autre, sauf en le tuant et en l’écorchant pour la lui prendre.
- Ecorche-moi, dit Lil.
- Après, dit Wolf, je ne t’aurai pas plus; ça sera toujours moi dans une autre peau.
- Oh ! dit Lil toute triste.
- C’est ça, quand on est déçu, dit Wolf. C’est qu’on peut être déçu avec tout. C’est irrémédiable; çà marche à tout coup.
- Tu n’as plus du tout d’espoir ? dit Lil.
- Cette machine… dit Wolf. J’ai cette machine. Après tout, je n’y ai pas été tellement longtemps.
- Quand vas-tu y retourner ? dit Lil. J’ai tellement peur de la cage. Et tu ne me dis rien.
- Je remets çà demain, dit Wolf. Maintenant il faut que j’aille travailler. Quant à te dire quelquechose, je ne peux pas.
[...]
“L’Herbe Rouge” - Boris Vian, 1950.

”Je l’embrasse (la nature) tout entière dans mon coeur enflammé, et, dans cette plénitude surabondante de sentiments je suis comme déifié moi même; les formes splendides de la création infinie s’agitent vivantes dans mon âme” - “Les souffrances du jeune Werther” - Goethe
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“…et il n’avait conscience de lui-même que par un intolérable serrement à la poitrine. ” L’Education Sentimentale - Gustave Flaubert
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